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1 - Extinction d'espèces

HISTOIRES NATURELLES
La tortue-luth, coincée entre filets de pêche
et sacs en plastique
 Par Catherine Vincent, 06/12/04, Le Monde

En mai 1908, le capitaine du navire Hanoï aurait ainsi relaté la vision qu'il avait eue à l'entrée du golfe du Tonkin, au nord du Vietnam : "J'ai aperçu, assez loin devant, une masse noire que j'ai d'abord prise pour une embarcation chavirée.

En approchant et en l'examinant avec des jumelles, je lui ai trouvé une forme bizarre. Cela ressemblait à une carcasse sur laquelle on aurait tendu fortement une toile (...). Etant donné les dimensions de l'animal, il n'était pas possible de le confondre avec une tortue."

En août 1997, plusieurs pêcheurs et visiteurs furent témoins, à l'entrée du port de Shelburne (Nouvelle-Ecosse), du rassemblement d'une bonne douzaine de créatures similaires. Plusieurs d'entre eux, cette fois, le devinèrent d'emblée : ils avaient affaire à des tortues-luths. La plus grande de toutes les tortues marines (1,50 m en moyenne, pour 300 à 400 kg).

La plus molle, possédant non pas des écailles mais une pseudo-carapace formée d'une couche graisseuse et d'une peau bleu-noir à l'aspect du cuir. La plus artiste par son nom, qu'elle doit à son dos convexe, partagé en sept longs plis qui donnent à l'ensemble l'aspect du luth. La meilleure nageuse et la mieux adaptée à la pleine mer, grâce à sa forme hydrodynamique et à son manteau de graisse, qui lui permet de supporter des eaux froides proches de 5° C.

En cet été 1997, Dermochelys coriacea fut donc parfaitement identifiée par ses spectateurs. Mais sa présence dans les eaux de l'Atlantique nord (on peut aussi la voir chaque année, au large de l'île de Ré et de La Rochelle) n'en continue pas moins de fasciner les biologistes. Car l'espèce, qui ne retourne sur terre que pour nicher sur des plages tropicales, effectue des voyages transocéaniques de plusieurs milliers de kilomètres pour rejoindre ses aires d'alimentation, au rythme appréciable de 30 à 50 km par jour.

CHAMP MAGNÉTIQUE

Plus étonnant encore : ces voyages au long cours se font souvent en ligne droite. Pour maintenir le cap, la bête se dirigerait-elle aux étoiles ? Impossible, elle est aussi myope qu'une taupe. Au soleil ? Elle voyage de nuit, et en profondeur. Aux sons, aux odeurs ? Pas sur d'aussi longues distances, au cœur de l'océan. L'hypothèse la plus plausible est que la tortue-luth s'oriente en fonction du champ magnétique.

On comprend en tout cas que les chercheurs - pour en savoir plus sur les extraordinaires capacités de navigation de ce reptile marin et pour connaître la logique interne de ses itinéraires - n'aient pas lésiné sur les moyens. D'autant que la question n'est pas seulement académique.

Même si l'on manque de données précises, on sait, en effet, que sa population mondiale ne cesse de décliner. Dans l'océan Indien et le Pacifique, les effectifs sont en chute libre. Sur le plateau des Guyanes, l'un de ses principaux sites de nidification au monde (avec le Gabon et l'Indonésie), un comptage sur les plages a montré que le nombre de pontes était passé de 50 000 en 1992 à moins de 10 000 en 2000. Or, classée depuis des années parmi les espèces en danger, la tortue-luth n'en continue pas moins d'être tuée, accidentellement le plus souvent, par des filets placés en haute mer. D'où l'intérêt de connaître le recoupement des zones de pêche avec ses routes migratoires.

Au Centre d'écologie et de physiologie énergétiques du CNRS (CEPE, Strasbourg), les chercheurs s'intéressent de longue date à l'écologie en mer et aux trajets de ces tortues géantes. Depuis l'an 2000, ils ont équipé une trentaine d'entre elles, à leur départ de Guyane ou du Surinam, de balises Argos destinées à suivre leurs déplacements par satellites. Une étude à laquelle Sandra Ferraroli a consacré sa thèse de doctorat (soutenue en mars), démontrant par la même occasion que ces grands reptiles fréquentent préférentiellement des systèmes océaniques très riches en plancton, situés soit en bordure des anneaux d'eau chaude du Gulf Stream, soit sur les courants équatoriaux.

Publiés dans la revue Nature (datée du 3 juin), ses travaux ont ainsi confirmé que les tortues-luths de Guyane rejoignent les zones où leurs proies principales, les méduses, s'accumulent sous l'effet des courants. "Ces mêmes régions océaniques accueillent un réseau trophique riche et productif où se retrouvent également d'autres espèces, en particulier les thonidés, attirant des palangriers de plusieurs nationalités", précise Jean-Yves Georges, qui coordonne au CEPE ce programme de recherche. Une rencontre qui multiplie les risques de capture, dont il faudra donc tenir compte si l'on veut mettre en place des mesures efficaces de conservation de l'espèce.

Et quand bien même ! Le danger des filets de pêche s'amenuiserait-il, il faudrait encore compter avec celui que représentent les sacs en plastique. La tortue-luth, en effet, a la fâcheuse manie de prendre ces corps flottants vaguement transparents pour des méduses, son mets favori. Comme sa physiologie est ainsi faite qu'elle ne peut régurgiter les éléments solides qu'elle a avalés, elle s'en étouffe. C'est ainsi qu'une espèce antédiluvienne, qui a survécu à la disparition des dinosaures en n'évoluant pratiquement pas depuis cent cinquante millions d'années, est aujourd'hui menacée d'extinction par une pluie de poches en polyéthylène.


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