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PRESSE MAROCAINE ET INTERNATIONALE



Emplacement d'Aouinet Torkoz

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L'Oeuvre marocaine
de J.B. Panouse,
par  Jacques Bons


Journal : Le Matin

10 octobre 2005
(Version corrigée après parution par l'auteur)

Maroc : Le surpâturage fait des dégats

    Michel Tarrier, écologue, consultant à l'Institut scientifique de Rabat dresse un bref bilan des écosystèmes marocains.

    Quintessence du réservoir génétique abritant les deux tiers des plantes et un bon tiers des espèces animales, le domaine forestier marocain est l'élément fondateur de la richesse écologique du pays, puisqu'en son sein s'élaborent les grands cycles de l'eau, ressource précieuse. Vouloir dissocier une essence forestière naturelle de sa biodiversité contextuelle vieille de centaines de milliers d'années est la vue de l'esprit coupable de la perte des forêts, tel que l'enseigne admirablement Abdelmalek Benabid, professeur à l'Ecole nationale forestière d'ingénieurs de Rabat- Salé.

    Les espèces végétales et animales vivent en communauté. Ainsi, le forestier qui ne travaille pas avec, travaille contre. Il désosse, il déconstruit la forêt qui n'est pas une mine, il désintègre l'écosystème en éliminant des composants.

    En cédraie, le potentiel de transformation le plus fort des semis naturels réside dans les parties les plus confuses du sous-bois, dans les trouées et les lisières envahies de cistes, de genêts, de lamiacées et de graminées, au sein d'un système pluristratifié. Ce sont là les berceaux des arbres de demain. A leurs côtés, les plants coûteux, installés par le sylviculteur dans leurs pots après nettoyage intempestif du sol et de la strate protectrice des bienfaisantes “ mauvaises herbes ”, crèvent dès le premier été, ou nécessitent un suivi hors de prix. Et pour parachever, anachronique et abusif, le parcours intensif en cédraie est un véritable coup de grâce.

    La mort d'un géant, le Cèdre Gouraud tant "carte-postalisé", nous annonce censément le début de la fin. C'est un peu le glas qui vient de sonner dans la séculaire futaie de cèdres.

    Le surpâturage en prime

    Après la Maâmora, la plus grande subéraie du monde désormais fossilisée, après l'arganeraie exclusive au Maroc, désertifiée et réduite à la moitié de sa superficie en un demi-siècle, après la thuriféraie “nature morte” d'une “forêt sans arbres”, aux ultimes vétérans pour la plupart sous protection maraboutique, c'est au tour de la cédraie, dernier écran vert entre le Sahara et le Nord, d'avoir périclité de 40% au fil des deux dernières décennies.

    Paysages défigurés, écosystèmes dénaturés, forêts dégarnies, biodiversité banalisée, sol écorché, lessivages catastrophiques, destructions irrémédiables, le parcours sylvopastoral est atteint par le surpâturage chronique. Les ravages de ce pastoralisme intempestif induisent une véritable pandémie écologique, un écocide lent, un risque d'extinction massive des plantes et de la faunule débouchant sur une mort du sol, déjà nu et squelettique en bien des régions, qu'elles soient montagnardes ou mésétiennes, forestières, steppiques ou subsahariennes, à tous les étages de végétation et dans tous les bioclimats.

    800.000 moutons paissent au sein des modestes cédraies du Parc naturel d'Ifrane, soit un troupeausept à huit fois supérieur à ce qu'il devrait être. Depuis peu, la fragile Vallée de l'Oued Tizguite n'est pas épargnée par la pression excessive du pacage. C'est notamment le cas en amont vers la sortie en direction de Boulmane, là où la vieille peupleraie a été décimée par une tempête et où tout le secteur a été surpâturé et ravagé par les troupeaux, alors que le paysage était indemne jusqu'à la fin des années 90. En aval et vers la Zaouïa de Sidi Abdeslam d'Ifrane, dès les alentours du “Refuge”, bien des troupeaux séjournent alors qu'ils y étaient interdits il y a peu. Enfin, lorsque qu'approche la date de l'Aïd, tout un chacun vient engraisser son mouton n'importe où et jusqu'aux abords de la Source Vittel, voire même au cœur des belles pelouses du centre-ville d'Ifrane!

    Le plus affligeant n'est pas de constater l'érosion de cet inestimable capital naturel, mais d'en diagnostiquer le caractère imparable du processus écocidaire dont les préjudices sont déjà palpables. La langue de bois et l'omerta ne sont plus de mises si l'on veut agir et nommer les choses par leur nom, et permettre d'aller droit au but. Nous n'avons même plus le luxe de ménager les susceptibilités. La sauvegarde de l'essentiel des écosystèmes marocains et de leurs sites passe obligatoirement par une politique volontariste d'allègement et de régulation de la charge du cheptel, en complète inadéquation avec les ressources disponibles.

    Faute d'un tel contrôle de la pression pastorale, devenue intolérable, et de propositions de solutions alternatives, tout programme conservatoire serait vain. S'il ne visait qu'à “gérer les préjudices”, sombre est l'avenir. Quant aux moyens alternatifs, voire subventions d'encouragement qui doivent être dégagées en compensation d'une réduction des troupeaux à l'endroit des plus petits propriétaires, certaines expertises peuvent parfaitement les envisager.

    L'hécatombe du Moyen Atlas

    La dégradation de bien des secteurs de la cédraie, sa déconstruction sous forme de déboisement, l'éradication de certains de ses composants par la destruction du sous-bois, ont provoqué une fragilisation, voire une perte définitive de nombreuses espèces végétales et animales. L'impact est irréversible. Sans remonter au temps du lion de l'Atlas (ultime signalement pour le Moyen Atlas : 1930) dont le dernier représentant ifranais est taillé dans le granit, ou dresser une liste posthume exhaustive, nous citerons quelques espèces dont nous sommes “sans nouvelle” depuis les dernières décennies, ainsi que d'autres dont le risque d'extinction est très préoccupant.

    La panthère fauve tachetée : les tueurs en série que nous sommes, sommes parvenus à nos fins, non sans efforts (safaris, trophées, fourrure, braconnage, égocentrisme pastoral, phobies, bêtise et vieux démons...). Bien que très méfiante, la panthère était pourtant le plus ubiquiste des félins et habitait au Maroc un grand spectre de biotopes. On la surprenait encore jusque dans les années 50, par exemple dans les cédraies de l'escarpement d'Azrou ou dans la doline boisée du Mischliffen. Mais déjà de 1986 à 1996, les quelques signalements (traces, excréments, magots dévorés, témoignages locaux) ne provenaient plus que du Haut Atlas oriental et ne portaient que sur quelques sujets errants et sans viabilité génétique. Le déclin final fut l'œuvre discrète de quelques bergers, l'animal pouvant évidemment causer des dégâts non remboursés parmi le bétail. Une réintroduction aléatoire, doublée d'une veille soucieuse devrait être engagée. Hors la cédraie, il est deux autres espèces marocaines climatiques qui vivent actuellement un purgatoire damoclésien en vue d'un même destin muséologique : le guépard et l'hyène. Quant au lynx caracal, le bel animal n'a plus été observé des cédraies rifaines et du Moyen Atlas depuis les années 80 du siècle passé.

Le singe magot de Barbarie, animal protégé par conventions internationales, est sur le déclin et les vœux douteux de certains gestionnaires seront bientôt hélas exhaussés. Si le magot commet des dégâts localisés, c'est qu'il souffre de concentrations inéluctables en raison de la destruction globale de son habitat naturel. Le magot et le cèdre ont toujours été deux éléments d'une même communauté écosystémique. Dans un passé très récent, où le singe montrait un effectif nettement plus fourni, aucun dégât dommageable n'était relevé. D'ailleurs, les dégradations actuelles ne sont signalées que dans des secteurs précis, justement ceux déjà victimes de dysfonctionnement forestier entraînant des dérèglements au niveau des populations, des structures et des architectures des composantes végétales et animales. Quand le faciès sylvicole est diversifié, ce type de dégâts n'existe pas. Le magot souffre dans la cédraie du “syndrome du Titanic”, qui fait que les survivants se concentrent sur les derniers secteurs vitaux avant que l'ensemble ne sombre définitivement.

    La truite de Pallary, ce poisson endémique des eaux continentales, propre à l'Aguemalne de Sidi-Ali situé au cœur de la cédraie “morte” du Col du Zad (Moyen Atlas central), est porté éteint. L'écrevisse à pieds rouges, caractéristique des cours d'eau de la cédraie, va suivre la même voie en raison de ses prélèvements excessifs et de la pollution galopante des eaux vives (notamment par l'usage direct de détergents non biodégradables par les populations riveraines de l'Oued Tizguite d'Ifrane). Quant aux lépidoptères d'Ifrane, d'Azrou, du plateau d'Ito, les plus précieux se voient progressivement biffés du paysage sous les effets néfastes de la pression des parcours, par la disparition des plantes fines et de leurs habitats qu'engendre la suppression des moindres périmètres de protection.

    Et que l'on n'aille pas croire que la gazelle ou le papillon “ ne servent à rien ” ! Pauvreté et dégradation de l'environnement sont des phénomènes à rétroaction positive, à savoir que les conséquences de l'une rendent l'autre inévitable. Quand on parle de sauvegarder le bio patrimoine, le souci humanitaire est toujours en contrepoint. Le recul ou le déclin d'une espèce indique le mauvais état de santé de l'écosystème qui engendrera à court terme le tarissement des ressources et donc une crise dans la survie et l'approvisionnement des populations. Sans être plus alarmiste et annoncer des risques majeurs, il faut tout de même savoir que çà et là dans ce monde, la plupart des actuelles inondations meurtrières présentées comme des catastrophes “naturelles” (inondations à répétition à Madagascar, récemment en Haïti) ont pour origine un usage abusif des ressources (surpâturage, déforestation) ayant entraîné une incommensurable érosion du sol désormais incapable d'absorber les précipitations diluviennes. En 1995, la crue désastreuse qui avait endeuillé le bassin versant de l'Ourika et ses 200 morts déclarés étaient un signe précurseur qu'il faut prendre en compte, non seulement par la mise en place d'un système de prévention du désastre (comme il vient d'être fait), mais surtout par un soulagement des causes de la désertification dont l'agent essentiel est la charge pastorale.

Michel Tarrier est l'auteur d'un livre-témoignage actuellement sous presse : "Le Maroc, un Royaume de biodiversité. Ecosystèmes et problématiques"*. Il s'agit d'un état des lieux du Maroc naturel, un réquisitoire sans concession sur les causes de perdition du riche biopatrimoine marocain et l'histoire documentée de son massacre. Un livre qui suscitera le débat sur les enjeux écologiques du Maroc…

* Si cet ouvrage vous intéresse, contactez-nous à l'adresse électronique du GERES




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